Όταν είμαι -ή θέλω να είμαι- αισιόδοξος, τότε γράφω για παιδιά.
Όταν ονειρεύομαι μια επανάσταση, τότε γράφω για τους εφήβους.
Όταν φοβάμαι, τότε είναι που γράφω για τους ενήλικες.

               Κι όμως, τελικά... Τίποτε από εμένα δε φαίνεται.

Κι άλλωστε -αυτό ποτέ μην το ξεχνάτε- οι ήρωες των έργων ενός συγγραφέα είναι δικά του και μόνο δικά του παιδιά* κανένας δεν μπορεί να του τα πάρει.

 

 

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Mask on the moon

 

(Excerpts in french translation)

 

 

CH. 1, p15-18.

 

Le portail de fer noir à double battants. L’un de ses battants ouvert, l’autre, à moitié cassé, pend sur ses gonds. A côté commence le parapet. Rien que du ciment avec sa surface gravée, chargée de noms, dates, messages et dessins. (Lakis et Sophie pour toujours dans un coeur avec une flèche pour unir les deux noms;Stélios pour toujours Légende;Flics :sales cochons, pâte à savon;Donnez aux étudiants un avenir. )

Clio est assise sur le parapet, à droite exactement du portail de fer noir. Autour d’elle, les bandes des autres enfants, les petits du collège, les coquelets de seconde et ses camarades de classe, seuls ceux qui sont en terminal semblent vouloir s’isoler(ils ont envahi tout l’espace autour de la cantine, là, sur l’emplacement gauche de la cantine). On voit que ceux-là montrent clairement qu’ils ne sont plus des enfants de l’école, il leur reste une année, quelques mois, ensuite la vie s’ouvre devant eux avec toutes ses merveilles et sa liberté. Ce ne sont plus des enfants -la musique de la petite radio, leurs rires, leurs plaisanteries, leurs cigarettes et les horribles programmmes des cours supplèmentaires du soir, leurs grands amours et leurs passions, leurs désaccords sur les partis politiques. . . Un autre monde celui de terminal, pense Clio avec ses cheveux courts qui brillent d’avoir été tartinés de gelée et ses yeux qui cachent leurs regards sombres derrière l’opacité des lunettes de soleil.

Derrière son dos, fixée à la murette, la balustrade de fer, noire et par endroit rouillée et par-dessus des panneaux oubliés de l’année précédente, accrochés avec des cordes ou collés avec de la colle d’amidon. Dessus des slogans pour une occupation, publicité pour un récital, et allèchantes propositions de cours de soutien.

Plus loin, le bâtiment de l’école. Des murs, peut-être beiges ou blancs.

 

Maintenant stigmatisés de traces de couleurs noires, rouges, vertes, bleues et jaunes, de formes, de mots, de dessins. Pleins d’humour, de colère, de prévisions catastrophiques, de désirs de communiquer. Couloirs, galeries, préau, et les vitres de classes mates de saletée reflètent le soleil qui a déjà commencé(dès huit heures du matin)à brûler.

«Clio!» Piaille Athanasia, et elle la serre dans ses bras, et derrière elle Mania, «Clio!» avec le même piaillement, «salut les filles» dit Alekos et petit à petit les voilà qui se rassemblent tous. Ceux de première de l’an dernier qui pour une année vont dominer la vie de l’école. Et Clio, toujours assise sur le parapet, distribue des bises dans l’air, écoute les souvenirs de l’été qui s’achève, et reconnais que Ersi a perdu dix kilos et que ça se voit, elle n’a pas non plus d’objection à admettre que l’évènement de l’été c’était le récital des Scorpions au théâtre des Etoiles et que les joues d’Andréa se sont couvertes de poils, «le premier barbu!»quelqu’un jette ce nouveau surnom et Basile sort son pessimisme «oui mais, est-ce que Tourkolis va te laisser la conserver ?»sous les chiquenaudes des autres, «toi, tu vas rester végétal, enfin quoi on est devenus des hommes maintenant. »L’informe l’un d’eux, Sakis ou Alekos. Et c’est à ce moment que Clio a distingué Nikita. Derrière les jeans, les tee-shirts multicolores, le bras plein de tâches de rousseurs de Mania, la courbe du cou d’Alekos, là, exactement où s’arrête la barrière de l’école, la silhouette de Nikita semblait approcher.

 Tout en noir, chaussures, pantalon, chemise, cheveux et yeux. Seule sa peau conserve quelque chose de lumineux, un bronzage qui rappelle le soleil et le sel, une peau qui a goûté l’été.

 Clio est toujours assise sur la murette et brusquement ils s’écartent tous,

«Eh! Les gars, c’est Nikita», «salut, vieux!», «Eh, dis donc, tu en as profité du soleil!». Que vont -ils encore trouver à lui dire ?On dirait qu’ils se sont donnés le mot pour le tenir loin de Clio, qui reste sur le parapet et le regarde, derrière ses lunettes de soleil sombres, son regard cache peut-être la fièrté, le soulagement, l’angoisse. Nikita distribue des saluts, des poignées de mains, des tapes sur l’épaule, des taquineries, et des plaisanteries charmantes. Ses yeux tournés vers Clio, d’un regard interrogateur, érotique, mais aussi dominateur, provocateur, bien que mal assuré.

Elle, sur la murette. Lui, au bout du trottoir.

 Le tintement de la sonnerie qui vient du fond de la cour rompt le brouhaha des voix, les groupes se mettent à passer le portail métallique, et le battant à moitié cassé a failli tomber.

 Clio toujours sur la murette. Nikita toujours au bout du trottoir.

 «Tu ne viens pas ?»demande Aleko à Nikita, celui-ci tourne la tête: «tout de suite!».

 «Tu ne viens pas ?» demande Athanasia à Clio, et celle-ci tourne la tête

«Tout de suite!».

 Maintenant, elle lui sourit, entre eux, personne d’autre, à part trois plaques de trottoir. Elle lui sourit et il lui répond avec un «Qu’est ce que tu deviens?» en lui clignant légèrement de l’oeil, alors Clio fonce, lui l’attend avec les jambes à demi écartées et la tête légèrement penchée vers la droite, ensuite il ouvre ses bras et Clio colle son tee-shirt blanc sur sa chemise noire.

 

 

CH. 3, p38-40.

 

 Quand il entrèrent dans la classe, elle était déjà là, et les attendait. Dans l’allée du milieu, sur le banc de la troisième rangée.

 Au début, personne n’avait compris qui elle était. Basile même l’avait prise pour une nouvelle élève, il s’était penché vers Andrea et lui avait soufflé «eh, dis donc, regarde qui nous arrive!Faisons le pari que d’ici lundi je sors avec elle!».

 Elle était en tout cas très jeune. Et elle paraissait jeune. Avec ses cheveux châtains coupés courts et lisses, son visage au naturel, et sa façon de s’habiller(jupe jean et tee-shirt blanc), et avec tout ça un corps presque adolescent. Il fallait bien observer pour ne pas lui donner autour de dix-huit ans. Elle avait cependant vingt cinq ans bien sonnés.

 Comme chacun s’installait à sa place, elle s’était levée du banc de la troisième rangée et elle s’était placée devant l’estrade, de là, elle leur avait dit : «bonjour!», puis s’était présentée «Je suis Elli Koletti» et un sourire simple s’était formé sur ses lèvres.

 Il était évident qu’elle se sentait gênée, mais la légère cambrure que ses sourcils avaient pris sur son front, montrait sa détermination à gagner leur confiance et leurs coeurs.

 Clio laissa ses livres sur son pupitre, et la regarda avec une sympathie spontanée, comme si elle avait peur pour elle. Si jeune, si menue, André, Basile, Nikita, et combien d’autres encore la dépassaient d’une tête. Comment pourrait -elle leur en imposer?

 «Je m’appellle donc Elli Koletti», elle répèta son nom et alla se placer sous le tableau. «Ensemble, nous ferons des expresssions écrites, des textes de grec moderne et de l’histoire. »Elle reprit encore une grande inspiration et monta sur l’estrade, son corps brusquement se détendit, pareil à celui d’une adolescente qui viendrait de terminer un exercice difficil de gymnastique rythmique, et qui sourit ensuite. «Ce sera la première fois que je ferais un cours en classe. . . Débutante!». Le sourire s’élargit, il est devenu presque un rire ou comme un cri mais il ne révèlait rien de fragile. Il y avait simplement un désir de confession, comme si elle avait pris chacun en apartée pour lui confier son secret le plus intime et le plus caché. «Bon, est-ce que vous avez quelque chose à me dire avant de commencer notre première leçon. D’après l’emploi du temps, je crois qu’il s’agit d’une expression écrite!»

 

 Ils la regardaient, sans parler. Certains baissèrent les yeux, peut-être que tant de simplicité les avaient décontenancés. Quelques uns tentèrent de mettre leurs jambes à l’aise sous les pupitres inconfortables, geste de fuite.

Mais elle ne bougeait pas de sa place. «Alors?»

 Alors, Clio, sans se lever, sans demander la permission de parler, comme ça, tout simplement, et d’une voix sûre et calme, dit «bienvenue!»Comme si elle accueillait quelqu’un chez elle. «Oui, bienvenue!» entendit on dire

Fanis du dernier rang et Mania se mit à applaudir. Tous se mirent à applaudir, alors Elli Koletti leva les mains pour imposer le silence et dit :

«Merci de votre accueil!Et puisque on a commencé par des applaudissements que diriez-vous de choisir ce thème pour débuter notre première expresssion écrite?».

 

 

 

CH. 4, p54-57.

 

 Elli Koletti, dans un geste tout à fait inconscient, serra dans sa main la croix en or qui pendait à son cou. «Une des caractéristiques de l’adolescence, c’est une prédisposition au sacrifice. »dit-elle, «une attitude qui montre qu’elle n’accepte pas les compromis et qu’elle assume le prix de sa marginalisation. . »ajouta-t-elle, «Donc, cette sorte de comportement adolescent, certains le conserve dans leur vie d’adulte, il devient la fondation sur laquelle ils construisent toute leur carrière, toute leur vie. Ils sacrifient quelque chose de communément reconnu pour gagner autre chose, accepté peut-être que par une minorité. . . »

 «Je veux être acceptée par les autres !»La coupa Ersi.

 «Oui mais pour ce que tu es!N’estce pas?»Elli l’a regardait droit dans les yeux. «C’est une fille intelligente!»Pensa-t-elle.

 «Vous voulez dire que ça ne m’intéresse pas tellement de savoir si ce que je fais plaît aux autres mais plutôt si c’est conforme à l’image que je me suis forgée de moi-même?»

 «Je veux dire que tu ne veux pas changer ta personnalité seulement pour que les autres t’acceptent».

 «oui !» approuva Ersi d’un mouvement de tête.

 «oui mais pourquoi ce serait un sacrifice?»voulait savoir Nikita. «cela pourrait être de l’égoisme!» complèta Alekos comme s’il suivait sa pensée.

 Elli avançait dans le centre de la classe. Les yeux des enfants, leurs visages, tous tendus vers elle, la faisait rechercher avec un zèle particulier les mots les plus appropriés pour leur répondre.

 «Souvent, il y a plus d’une façon d’interprèter le comportement d’une personne. et souvent, complètement contradictoires entre elles. De l’égocentrisme au sacrifice, de l’amour à la haine, de la dévotion à la trahison. Ce qui paraît n’est peut-être pas ce qui est... »sourit-elle.

«vous ne comprennez pas!».

 Le stylo glissa des doigts de Clio. Elle se senti gênée. Elle se pencha pour le ramasser. . . Elli la regardait. Basile remuait sur son siège.

 «Bien que vous soyez si sympathique, vous avez un terrible défaut. . excusez -moi, si je peux me permettre. . »le sourire d’Elli se transforma en rire. «tu confirmes ce que je viens de dire. S’agit -il de toupet ou de franchise dans ton comportement? Mais allez!vas-y, nomme le défaut!»

 Basile baissa son regard . La croix autour du cou d’Elli brillait par moment et parfois se perdait dans la fente de sa poitrine.

 «Vous nous embrouillez!»

 «Toi ou vous?»Elli gardait son sourire. «Tu parles au nom de tous?» dit-elle, et elle regardait Clio. Celle-ci, silencieuse depuis le début du cours, préfèra fuir les yeux de son professeur. Elle semblait chercher quelque chose entre les pages de son cahier.

 Basile se trouvait dans une situation difficile. Il regarda autour de lui. Les autres essayaient d’ignorer son regard. D’ailleurs c’était sa gaffe à lui.

Elli compris. Elle ne voulait pas presser plus loin, mais elle ne voulait pas non plus reculer.

 «Je crois, dit-elle, que si nous essayons d’être plus pratiques, peut-être que nous comprendrons mieux tout ça. Et pour ça, je devrais peut-être trouver quelque chose, une façon, une sorte de jeu qui révèlera cette relativité. . . »

 Elle se tourna vers le tableau, prit une craie et commença à écrire :

Constantin kavafis, Manos Hatzidakis, Lucas Alexiou-puis elle laissa la craie à sa place, se tourna vers la classe : «chacun d’entr’eux à sa façon et dans son domaine est arrivé à réussir, parce qu’il proposait quelque chose de différent et n’a pas eu peur devant les réactions qui se sont manifestées avant que vienne la reconnaissance. »dit-elle en remarquant dans les yeux des adolescents quelque chose de particulièrement flou. «Vous les connaissez?»demanda -t-elle soudain d’une voix mal assurée.

 

 Athanasia se tourna pour dire quelque chose à Mania. Basile se grattaitt la tête, Alekos leva la main. Andrea le suivit en hésitant. Nikita se retourna pour regarder Clio. Clio avait son regard fixé sur la surface de son bureau.

Une trace humide sillonnait sa joue. Nikita tressaillit. Au même moment Elli Koletti pensait «Il se passe quelque chose avec Clio. . Je dois trouver le moyen de le savoir!»

 La sonnerie les surprit tous.

 Ersi se leva. Derrière elle Sakis aussi, «on regardera dans les dictionnaires et on vous dira demain!»dit-il, presque railleur.

 

 Elli secoua la tête et d’un geste mécanique se mit à ranger crayons et notes dans son sac. . Derrière son dos, des traînements de pieds, quelques échanges de paroles, des cris, des salutations.

 Elli se tourna brusquement vers la classe. Clio se levait juste de son banc.

Nikita se tenait près de la porte. «Clio, je peux te parler un peu?»Elli tentait de donner à sa voix le ton le plus neutre possible. «pour cinq minutes seulement. »ajouta-t-elle, pendant que Clio, silencieuse, se rasseyait.

Elli se tourna alors vers Nikita. «Tu peux fermer la porte derrière toi en sortant?»lui demanda-t-elle.

 

 

CH. 5, p71-74.

 

 Comme elle approchait de la place, il se remit à pleuvoir. . . une bourrasque soudaine, averse d’automne.

 «Il me semble que nous aurons un hiver pluvieux !»se dit l’homme qui se tenait derrière la vitrine de son magasin en regardant la fille qui s’était abritée sous son store ouvert.

 Clio était indifférente aux chaussures et aux sacs de cuir qui se trouvaient derrière elle, flambants dans leur vitrine.

 Même les voitures qui se mirent à klaxonner et à éclabousser les piétons,

même elles, elle ne les remarqua probablement pas. Toute sa pensée semblait avoir faibli. Depuis des jours maintenant, une fatigue l’avait envahie accompagnée d’une indifférence particulière pour tout.

 Nikita arriva en courant sur le trottoir d’en face et la vit.

«Clio!»Et c’est probablement seulement le timbre de la voix qui lui fit lever la tête.

«Quoi?qui est-ce?»

«Clio!» Il se mit devant elle, dégoulinant d’eau avec le tee-shirt collé sur sa poitrine.

 «Fais de la place pour que je me mette à côté de toi!»et il la tint par le bras.

 Clio reposa sa tête sur son épaule. Si elle pouvait dormir comme ça, là,

debout sur le trottoir, devant la vitrine du magasin qui vend des chaussures et des sacs, et le commerçant qui la regarde et Nikita qui dégouline d’eau et qui sent un léger parfum-un mélange de savon et de sueur.

 Nikita la regarde «Je te cherchais. Je voulais parler à quelqu’un»dit-il.

Clio a des cernes sous les yeux et ses cheveux n’ont pas été lavés depuis au moins deux ou trois jours.

 «Mais qu’est-ce que tu as ?»L’impression qu’émet son apparence est plus forte que son envie de parler de lui. Clio lève son regard sur son

visage, un visage prêt à se couvrir de barbe brune et deux yeux qui ont dorénavant pris la nuance de l’éxigence et du désir. Elle en est jalouse de ce visage, Clio.

«Alors, écoute. . »Nikita arrive à retourner à ses propres problèmes. «Ils ne veulent pas entendre parler de mobylette. Donc je vais patienter et dans un an je prendrais une moto. Bien-sûr, pas une mille centimètre cube, mais quelque chose de bien. . . Tu me diras, j’ai besoin d’argent. . J’y ai pensé, je vais arrêter les cours du soir. . Sans le leur dire évidemment, et avec l’argent des cours que je vais économiser, je finirais par amasser la somme. . . Dans un an au plus, allez, peut-être deux mois de plus. . »Il claqua ses doigts et poursuivit «Et alors personne ne me rattrapera, nous rattrapera!

A cheval sur la moto, toi et moi. »Il se tourne et la regarde une lueur de triomphe dans les yeux.

 «Tu te souviens du type qui avait appelé sa moto Andromaque?

Le poète, tu sais que nous lisais l’autre jour Koletti. . . . . Eh bien la mienne,

je l’appellerai Clio!»

 Nikita rit et rappelle le vers :«Andromaque recueillit le sperme du blanc

jasmin, couleurs, couleurs, liquides. » Et il la serra fort dans ses bras. Ilchercha à trouver sa bouche pour y coller la sienne, un baiser à donner, à prendre, évacuer sa colère, croire que ce qu’il veut, il peut le faire.

 «Eh, les enfants!Allez ailleurs!»Le commerçant est gêné. «D’ailleurs, il ne pleut plus. »ajoute-t-il, et il rentre dans son magasin en esquissant un sourire

«jeunesse!»murmura-t-il, peut-être n’était -il pas en colère, simplement jaloux ou amer.

 Nikita tire Clio par la main. «Voilà ce que je compte faire!» dit-il,

pendant qu’ils marchent et que les phares des voitures brillent sur l’asphalte mouillée.

 Clio s’arrête de le suivre. Elle reste immobile, au bord du trottoir, sous un peuplier rabougri ;arbre nu.

 «Qu’est ce qui t’arrive ?» Nikita lui tient toujours la main. Clio sent qu’elle ne peut pas parler plus fort, sa voix refuse d’être entendue par quiconque. Elle approche sa bouche de l’oreille de Nikita, son souffle le chatouille agréablement, sa poitrine touche son tee-shirt qui n’est pas encore séché. «Je vais arrêter l’école! Je vais trouver un travail et dès que je deviens majeure, je partirai de la maison!Auparavent tout l’argent que je gagnerais, je lui jetterais à la gueule! pour qu’il apprenne. . . Qu’il ne me dise plus. . »Cela lui plaît terriblement cette odeur qui lui arrive dans les narines,

l’asphalte mouillée mêlée à celle du corps mouillé de Nikita, «Ça suffit j’en ai assez!» elle finit par se retrouver à tenir le lobe de ses oreilles entre ses lèvres et au même moment se met à pleurer.

 

 Nikita tend alors ses mains, il l’enferme dans ses bras, il se sent gêné, il se sent bien, il sent qu’une protection lui est réclamée, il faut l’offrir, mais de quelle façon?

 La seule chose qu’il trouve à faire dans cet instant, comme ça, spontanément, c’est de remplir ses poumons de l’odeur de ses cheveux -cheveux qui n’ont pas été lavés de deux ou trois jours, qui ont été imbibés

de l’odeur d’une femme qui a pleuré, sué.

 Derrière eux, une voiture roule. Et la dame, qui s’apprêtait à traverser la route, s’indigne «la jeunesse, on vous dit, . . de notre temps!».

 

 

CH. 7, p96-101.

 

 Un ensoleillement doux les attendait à Epidaure. «L’éclat emmiellé de décembre», Elli se remémore les vers du poète et sourit, parce que ce n’est pas encore décembre, mais un novembre qui minaude entre deux saisons.

 Mais alors que le groupe d’élèves et les professeurs qui l’accompagnent

avancent vers le théâtre antique, Elli sent que le moment d’une rencontre se rapproche, une rencontre qui, elle le sait, ne se réalisera pas, mais que malgré tout elle a déterminée d’une façon transcendante.

 Un professeur prend en charge d’expliquer l’histoire du lieu. Ses mots se contentent de relater, ils n’arrivent pas à exprimer la passion qui est juchée depuis des siècles sur ses pierres. Les élèves qui l’écoutent sont peu nombreux, la plupart se dispersent sur les gradins environnants, certains poussent des cris anarchiques pour essayer l’écho, d’autres forment despetits groupes qui discutent de sujets personnels, écoutent les chansons des stations de radios locales avec les baladeurs, mâchent des chewing-gum ou des bonbons achetés lors de la précédente étape à l’Isthme.

 Elli reste en dehors de tout ça. Elle se tient cachée dans l’ombre de l’entrée et essaye d’imaginer sa présence lorsque, sur ses lieux même, il interprèta Oedipe, son dernier rôle. Les critiques, elle les avaient lues des dizaines de fois, parlaient d’une interprètation qui approchait de la perfection. D’un talent qui avait atteint le plus haut sommet de sa création. Personne n’aurait pu suspecter que le lendemain de la représentation serait suivi de l’acte de suicide.

 Elli Koletti laisse ses yeux scruter chaque détail de ce lieu sacré. Mais

 qu’essaye t’elle de découvrir?La raison d’une si tragique décision ne peut être cachée dans les marbres antiques.

 Ersi vient à côté d’elle. «Vous avez déjà assisté à une représentation à Epidaure?»

Elli tente de ramener ses pensées vers les élèves qui l’entourent. Autour d’elle se trouvent Alekos, Ersi, Athanasia, Nikita un peu plus loin avec Clio,

et quelques uns encore des élèves de sa classe.

«Oui»répond-elle, et elle essaye de se rappeler les représentation qu’elle a suivies ici dans ce théâtre, les acteurs qui interprètaient les rôles.

«Oui!»répète-t-elle, «j’ai vu Electre, Agamemnon et Midia. »

«Mes parents»dit Aleko, «ont vu La Callas chanter ‘Norma’ et Alexiou

jouer dans ‘Oedipe’. »

«Alexiou, ce n’est pas celui que vous avez mentionné avec Kavafi et

Hatzidakis?»demande Athanasia, et Elli Koletti approuve de la tête,

«Moi, malheureusement, je ne l’ai pas vu interpréter Oedipe»dit elle, et sa voix se brise en prenant une nuance de tristesse.

«C’était un acteur si extraordinaire, l’avez vous déjà vu jouer?»demande

cette fois Andrea qui a rejoint le groupe.

«Une seule fois»et Elli retourne à ses années d’adolescence, «Il était venu

avec sa troupe dans notre ville. Il jouait ‘les noces de sang’ de Lorca. Une représentation inoubliable, une interprétation unique!»

 

. . . Elle était entrée dans les coulisses. Autour d’elle des grandes dames de leur ville et des hommes qui portaient des costumes noirs. Devant la porte de sa loge, elle s’était arrêtée, hésitante. Elle devait pousser pour pouvoir passer entre les deux belles femmes et les trois hommes qui fumaient et

riaient. Lui, il leur répondait, plaisantait, riait. .

 Tout autour de lui, des corbeilles de fleurs, des miroirs baignés de lumière et puis des vêtement accrochés, des revues, des livres, des journaux dispersés un peu partout.

 

 C’était comme si Elli se trouvait dans un autre monde, dans un royaume presque magique. Pourquoi aurait-il remarqué une petite jeune fille qui tenait dans ses mains le programme de la représentation et qui le regardait en essayant de faire correspondre les deux images qu’elle avait de lui, celle-ci, la véritable qu’elle détenait maintenant, et l’autre, qu’il projetait peu de temps auparavant pendant qu’il jouait sur la scène.

Laquelle était la vraie?Il y en avait peut-être une troisième?

 Et brusquement il la vit. . . Ses yeux!si bleus!Et pourtant juste avant, elle aurait juré que l’homme qui interprétait le rôle de Leonardo avait les yeux sombres, des yeux tout noirs, des yeux d’espagnol.

 Il la vit donc, lui, lui sourit, et, avec son doigt, lui fit signe d’approcher.

Et c’est comme ça qu’elle osa passer entre le groupe des autres visiteurs,

 

mais ensuite, de toute façon, tous les autres avaient disparus, même l’habilleur n’était plus là. C’était lui et elle, seuls, dans un lieu qui ne ressemblait à nulle part ailleurs. . . . Où peut-être que si, les plaines d’Andalousie devaient être un peu comme ça.

«Alors»lui demanda -t-il, «comment t’a paru la représentation?»

D’où lui vint ce courage de se mettre à parler ?Et que lui dit-elle?

Elle ne l’appris jamais, jamais elle ne prit conscience de quels sentiments

elle avait bien pu lui exprimer. Mais elle se souvient de sa réponse, à lui:

«Tout ce que tu viens de me dire, je ne l’ai pas seulement entendu de ta bouche, je l’ai vu passer dans ton re

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